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Trace de 11 journées de travail...

par Robert CARON | Catégorie : Guernica | consulté 339 fois | 0 commentaire(s)


Lorsqu’il s’agit de peinture et d’enfance, plusieurs habitudes sont déjà établies. L’habitude veut que « l’expression soit libre ». L’habitude veut que l’enfant soit « naturellement artiste ». L’habitude veut enfin que toutes contraintes soient proscrites. L’habitude veut que enfance, couleurs et gaieté soient associées…

Mais peut-être que les habitudes trop majoritairement installées sont de mauvaises habitudes dont on doit se débarrasser.

Le projet de réaliser une fresque de la taille de celle de Guernica dans l’atelier même où Picasso l’a réalisée nous a tout de suite intéressé. Pourtant il s’agit de « guerre » ; pourtant la parenté avec Picasso est clairement affichée ; pourtant la volonté de stopper le monstrueux, de « crier » son « NON » est bien l’intention des organisateurs et quelquefois des tableaux ; pourtant…

Pourquoi les enfants seraient nécessairement ces joyeux et innocents que le sens commun diffuse ? Pourquoi ne seraient-ils pas ces êtres déjà pensants qui peuvent renvoyer une vision du monde spécifique et profonde ? Pourquoi ne seraient-ils pas ces individus capables de profondeur et de gravité pour les problèmes de l’humanité ? Car les enfants sont inscrits dans l’humanité. Ce ne sont pas des vivants à part, spectateurs des turpitudes des adultes. Ils partagent et participent aussi à ces turpitudes…

« Guernica ». Un cri, un « NON » proféré par un artiste. Guernica, c’est une ville, des milliers de vies, des milliers de morts… Guernica c’est aussi, grâce et à cause de Picasso, l’histoire d’une volonté d’artiste. Comment peindre et dessiner une colère, une révolte ? Entrer dans des étapes, des tâtonnements, des esquisses, des doutes, des décisions, des techniques… c’est entrer dans Guernica.

Le travail s’est donc lancé avec ces préoccupations. 35 enfants d’un centre de loisirs se sont vus proposés ce pari : prendre les patins de Picasso (puisque nous allions travailler dans son atelier) pour peindre un tableau immense qui essaierait de dire cette révolte partagée. Trace de ces 11 journées de travail…

Premier temps : s’occuper du cadre

Le cadre, c’est d’abord avant tout ce qui s’est passé en Espagne. Ce bombardement, la 2ème guerre mondiale, la guerre, la mort des civils… Il fallait se replonger dans cette histoire, la connaître, s’en nourrir. Films, photographies, livres ont donc alimenté les enfants de ce qui était à l’origine de l’œuvre de Picasso.

Deuxième temps : s’attacher aux symboles, aux signes

Le tableau de Guernica n’est pas un paysage. Les esquisses au mur de l’atelier nous montrent une multitude d’objets, de personnages, d’animaux… On voit bien que Picasso a commencé par aller à la chasse aux images.

C’est donc ce que nous avons fait. Les films projetés, les photographies données en pâture dans la première phase aident chaque enfant à mettre et choisir ses propres images. Et puis nous avons installé un va-et-vient entre images et paroles. Ce qui se dit, se partage à plusieurs donnent naissance à d’autres images.

En comparaison avec la stylisation de Picasso, les enfants sentent bien que le figuratif le plus fidèle ne convient pas. Il devient alors nécessaire pour chacun de passer de la figuration d’éléments aux signes qui portent sens et sont conformes au projet de l’enfant. Les signes génèrent un alphabet en harmonie avec les mots et intentions des enfants. Ces derniers vérifient à chaque étape et peuvent expliciter leurs choix de tracés.

C’est l’étape ingrate des esquisses. Travail acharné, long, interminable. Cela a déjà été le cas pour Picasso. Le travail en lien avec l’intention, le message personnel de chacun s’oppose alors à l’idée que le premier jet spontané est suffisant.

Troisième temps : la mise en scène

Lorsque la galerie de signes est établie - chacun en ayant plusieurs - il s’agit de s’interroger sur l’agencement de ces signes. Là encore, nous aurions pu laisser libre cours aux choix premiers des enfants. Mais très vite les débats et discussions au sein du groupe ont montré qu’il y avait nécessité à ne pas juxtaposer mais à « mettre en scène ».

C’est la phase de la guerre des signes et guerre des intentions. De nombreuses maquettes sont produites. Chacun y va de son point de vue, de son interprétation. Et puis de maquettes en maquettes, de débats en discussions une évidence se fait partagée et partageable. Un point d’accord s’établit dans le groupe où chacun admet que son intention est bien présente.

Longue étape encore où les enfants s’astreignent à retarder le moment où ils prennent le pinceau. Long apprentissage aussi : on ne peut pas faire n’importe quoi. Une toile de 8 mètres sur 3 peut très vite devenir un capharnaüm, sympathique mais quelque peu désordre. Alors, l’envie pressante de peindre laisse la place au long travail de mise en accord des enfants.

N’empêche que c’était beaucoup plus facile pour Picasso : « Lui, il était tout seul ! ».

Quatrième temps : la mise à l’échelle

Une fois l’accord établi sur la maquette et le positionnement des signes principaux apparaît un nouveau problème : l’agrandissement de cette maquette pour qu’elle s’adapte à la taille de la toile.

Là, ce sont les adultes qui ont proposé un procédé : la fabrication de silhouettes conformes à l’original mais à la taille de la fresque finale. Les adultes n’ont pas eu de scrupules à proposer cette technique. Un regret est formulé par quelques adultes : les enfants n’ont pas « inventé » la technique qui permettait cette mise à l’échelle. Mais le temps pressait, le groupe risquait de s’essouffler à essayer d’imaginer comment passer du A3 à la fresque. Et puis, surtout, ce qui importait c’était de protéger l’intégrité des signes et de la mise en scène, bref le fond du message qui appartenait aux enfants. D’ailleurs, si l’on pousse le « reproche » un peu plus loin, on peut remarquer que les enfants n’ont pas tissé la toile de leurs petites mains, qu’ils n’ont pas non plus produit les teintes et couleurs, qu’ils n’ont pas fabriqué les pinceaux… C’est aussi à ce moment que, presqu’intuitivement, le choix s’est fait dans le groupe d’une dominante noir, blanc et gris. Après tout, les esquisses au mur montraient bien que Picasso avait peint en couleurs et que la toile finale ne les reprenait pas. Normal : les couleurs, c’est la joie, l’optimisme, la vie. Or Guernica, c’est la guerre, la mort, la révolte… Seule tache de couleur : l’arc-en-ciel en bas et au milieu. L’arc-en-ciel apparaît lorsque pluie et soleil cohabitent. Malgré sa petite taille, il inscrit en force par ses couleurs la présence du soleil donc de la paix. Une fois encore, les enfants font sens avec le signe.

Dernier temps : La peinture

Attendu depuis le début, préparé de longue date, travaillé avec acharnement, le passage à la peinture était une récompense. Ce sentiment était tellement présent que la peur des adultes de voir autant d’enfants peindre en même temps s’est évanouie dès la première séance. Respect pour le travail déjà accompli, conscience qu’il fallait le préserver jusqu’au bout.

Une fois les grandes formes choisies par les enfants posées, entourées, peintes chacun s’est retrouvé avec une place dans la toile. Chacun avait ce que la longueur de son bras pouvait peindre. Chacun pouvait choisir sa place dans la toile avec la nécessité de respecter la mise en scène imposée par les grandes formes. Et chacun a pu installer ses signes personnels, ses propres messages. Au creux des grandes masses des signes forts s’installent alors les détails des signes individuels.

Conclusion

Pas de conclusion. Une fresque. Les enfants n’ont pas pu la voir debout. Les enfants n’ont pas encore pu prendre en pleine face, en pleine tête, en plein cœur l’effet d’un travail acharné et d’une volonté délibérée d’être présent par les signes et le message.

Nous avons pris les patins de Picasso. Nous lui avons emprunté son atelier. Nous avons pillé ses techniques de fabrication. Nous sommes restés proches de lui et de ses intentions. Son portrait dans la salle nous surveillait. Les enfants le regardait et le dessinait dans leur carnet.

Les enfants sont restés enfants sans pour autant abandonner « Guernica ».

Robert Caron